L’après-divorce comme une prison, ou comme une merde collée à ma semelle

Après mon divorce, je suis progressivement passée de la solitude à l’isolement, et globalement je n’en avais rien à foutre, parce que j’étais émotionnellement anesthésiée. Non, ce n’est pas tout à fait vrai : j’étais ravie et folle de rage en même temps.

Quand il se produit, l’isolement post-divorce est multifactoriel, mais ayant eu l’occasion d’en discuter avec des femmes qui ont vécu la même chose que moi, j’ai pris conscience du fait que si on en arrive à un stade où tout, même l’isolement, semble préférable à des contacts directs avec les gens, ce n’est pas forcément parce qu’on est déprimée, même si ça peut arriver bien sûr.

Non, si on s’isole, ou si on laisse s’installer un certain isolement, c’est parce qu’au bout de quelques mois, il devient simplement trop pesant de ne plus être une personne à part entière mais une simple extension d’un événement : le divorce. Le divorce comme seule identité, et comme élément saillant de notre inscription sociale, voilà ce qui persiste souvent une fois que les papiers sont signés, quand on est une femme. Ça et le fait d’être obligée de répondre à des cons, qui nous ramènent constamment au divorce.

Je n’ai pas lu d’études sur le sujet car je n’ai pas systématiquement envie de me documenter sur mon ressenti, mais je suis prête à parier qu’une fois divorcées, la plupart des femmes seraient ravies de passer à autre chose. Oh bien sûr, on est d’accord sur la possibilité d’un temps de deuil, sur les variations intimes de notre calendrier émotionnel, sur l’apaisement progressif des souffrances passées, et puis sur la digestion des amertumes.

Tout cela peut demander du temps mais on le sait, on le gère et on l’accepte, ça fait partie du marché. Et même, pour la reconstruction personnelle, on est ok pour dire que ça ne se fera pas en un jour, donc on n’a pas non plus l’œil sur la montre (du coup, pour celles qui ont le culot d’aller mieux rapidement, la société n’a aucune pitié : elles sont perçues comme des femmes sans cœur, car la culture du trauma a là aussi de beaux jours devant elle).

Mais une fois l’onde de choc absorbée et les papiers signés, on a globalement envie de classer l’affaire et de recommencer à avancer, proprement et sainement. Ce qu’on aimerait, c’est laisser tout ça derrière nous, pas forcément en mettant un voile dessus, et pas non plus pour se dissimuler quoi que ce soit. Non, ce qu’on voudrait, c’est archiver le divorce dans le dossier “Cold cases”, sous le fichier partie_de_notre_histoire.docx et le laisser reposer en paix, en tant qu’étape de notre vie, ou même événement fondateur pour certaines, vraiment pourquoi pas, à chacune de donner la place qu’elle souhaite ou qu’elle peut à quelque chose qui a pu être marquant, mais on n’a pas envie d’être exclusivement définie par le divorce. Résumée à ça.

On en a marre d’être dans l’après-divorce, constamment, tous les jours. On en a plein le cul de s’y emmêler les pinceaux à chaque pas, de s’y cogner dès qu’on bouge un cil, de se le prendre en pleine gueule à chaque appel téléphonique, d’être ramenée à ça dès qu’on fait la moindre démarche et de trébucher dessus dès qu’on tente d’aller de l’avant.

L’après-divorce est une odeur tenace qui nous suit partout, avec la puanteur et la consistance d’une merde collée à la semelle de nos chaussures. Ce n’est pas un stigmate social, ni une infamie publique, c’est juste un truc dont on n’arrive pas à se défaire, pendant un temps beaucoup trop long. Et dès qu’on essaie d’être soi, délivrée de ce fardeau, tout nous rappelle qu’on ne peut pas.

Quand j’ai pris la décision de divorcer, j’ai réussi à anticiper pas mal de choses. Passé le premier élan salvateur (celui qui m’a permis de sortir physiquement mon ex-mari du domicile), j’ai organisé et mis sous contrôle logistique et administratif tout ce qui pouvait l’être. Quand je suis arrivée chez mon avocate, pour le premier rendez-vous, j’avais un carnet, qui est devenu mon “carnet de divorce”.

J’y ai listé toutes les démarches, les trucs à modifier, les objets à trier. Par la suite, j’y ai également consigné l’avancée de la procédure, les différentes étapes du marathon administratif que j’allais devoir entamer après la signature de la convention, bref toutes les choses très chiantes auxquelles je n’avais aucun moyen d’échapper.

C’était assez rébarbatif. Mais en dépit de tout ça, il ne m’a pas fallu plus de quelques semaines pour traverser chaque journée dans un état d’euphorie permanente, fait de redécouvertes ébahies et de petits bonheurs oubliés : entrer dans n’importe quelle pièce sans avoir de boule au ventre, me déshabiller sans avoir honte ou peur, ne plus avoir de relations sexuelles contraintes, ne plus me plier à des pratiques qui me déplaisent pour apaiser l’atmosphère conjugale, ne plus entendre que je suis nulle de refuser telle ou telle chose, que si je l’aimais vraiment je pourrais faire un effort, parce que je ne fais jamais d’efforts, je suis une égoïste, que j’ai de la chance qu’il ait encore envie de moi, que je ne le respecte pas assez, ne plus être attaquée sur mon poids, ne plus sursauter en entendant la porte s’ouvrir, choisir moi-même ce que j’écoute, ce que je regarde, ne plus avoir à me demander si je vais être insultée parce que LUI a passé une journée de merde, ou parce qu’il n’a pas eu le temps de sauter une de ses maîtresses tranquillement, ne plus avoir à lui consacrer tout mon argent, ne plus être accusée d’être une salope ou une folle, inviter qui je veux sans être obligée de gérer une semaine de reproches ensuite, ne plus être obligée de dissimuler quoi que ce soit aux enfants, ne plus avoir peur de demander “Ça va ?“, retrouver le droit de rire et de fredonner sans qu’il entre dans la pièce pour sécher sur pied ma bonne humeur à coups de remarques hargneuses “Ah ben ça va, je vois que t’as le moral, on se demande ce qui te rend si contente“, “Moi je suis malheureux, tu vois bien que je suis malheureux, que je suis pas bien, et toi tu mets de la musique, forcément pour toi tout va bien“, ne plus me coucher le soir dans une ambiance de reproches silencieux, jusqu’à ce que j’ose demander “Y a quelque chose qui va pas ?“, et déclencher du coup une déferlante d’accusations et d’insultes, à base de “T’es qu’une salope égoïste, tu crois que tout tourne autour de toi“, ne plus avoir à craindre, comme quand je le “poussais à bout” d’être empoignée, secouée, à en avoir le cuir chevelu en feu et des marques sur les bras, ne plus avoir à m’enfermer dans la salle de bains en l’entendant me menacer de l’autre côté de la porte “Allez va, maintenant, va pleurer chez les flics pour leur dire que t’es une putain de victime, Madame la Féministe de merde, t’inquiète moi je leur raconterai comment tu me pousses à bout“, ne plus avoir peur de voir mes affaires voler à travers la pièce ou balancées au bord de la fenêtre, ne plus me voir laide dans son regard, ne plus avoir à faire semblant de l’admirer pour le rendre plus fort, ne plus avoir à faire bonne figure devant les enfants alors que je crevais à petit feu à l’intérieur, ne plus avoir à le supporter 8 heures par jour dans mon bureau, exigeant ma disponibilité pour tout, pour rien, pour répondre à des questions, pour pondre un courrier, pour lui remonter le moral, ne plus l’entendre et le voir se moquer de moi dès que je montrais un signe de faiblesse, ne plus le voir rire de mes larmes, ne plus avoir honte d’en être arrivée là, ne plus contempler ma vie avec le sentiment de voir un bateau couler, enfin ne plus avoir à être moins que moi-même pour qu’il se sente plus que nous tous réunis.

Cette énumération semble victimaire, mais c’est tout l’inverse en fait : pouvoir mettre chaque description au passé, constater que tout ça c’est fini, franchement c’était un putain de bonheur, ça l’a été tout de suite après son départ, et ça l’est encore à chaque seconde de ma vie.

Je me suis quand même un peu méfiée de cette euphorie post-séparation. Je me disais que ça n’allait pas durer, que j’allais sûrement me prendre un contrecoup après la première phase d’ivresse, que personne ne peut s’en tirer aussi bien aussi vite, parce qu’avant de s’en sortir il faut déjà accepter que tout ce qu’on a voulu banaliser était réellement des violences, et que peut-être on n’avait trouvé que la banalisation comme stratégie de survie. Alors forcément, admettre qu’on est victime c’est tout de suite moins fun, ça plombe un peu l’ambiance, et puis regarder la violence en face ça rend la réalité insupportable, et le combat qu’on entamait chaque matin pour arriver au soir sans s’écrouler, ce combat-là n’aurait pas été possible sans banaliser les choses.

Alors quand j’ai pris conscience de tout ça, j’ai fait preuve d’humilité, et j’ai accepté l’idée que peut-être ce serait trop beau de me retrouver indemne. Je me suis faite à l’idée d’en chier un bon coup, à un moment ou un autre.

Mais l’été est arrivé et je me suis retrouvée, sinon indemne, du moins entière et à nouveau moi-même. Et toujours ravie de tout et de rien, ce qui m’a donné l’impression d’être une connasse auto-satisfaite, ok et alors. En dépit de toutes ses vacheries pendant la procédure de divorce, des menaces, du chantage, des insultes, de l’absolue et définitive mauvaise foi, des tentatives d’inversion de culpabilité, des violences, j’avais tenu bon et j’étais enfin divorcée.

Avec un beau sourire de championne, j’ai entamé les démarches pour avoir à nouveau des papiers à mon nom. Je suis devenue officiellement propriétaire de ma voiture. J’ai patiemment effacé toute trace de lui dans la maison. J’ai géré tout ça du mieux que j’ai pu. Plutôt bien, en fait.

Et puis à un moment, le marathon a pris fin. J’ai eu une carte d’identité sans mon ancien nom d’épouse, tous les contrats relatifs à mon domicile sont devenus les miens, et ma vie a commencé à être exactement ce que je voulais qu’elle soit.

J’ai cru que je pouvais avancer. Mais j’ai découvert, folle de rage, que j’étais prisonnière d’une espèce de bourbier qui s’appelle l’après-divorce. Je n’arrivais pas à mettre de la distance entre l’événement et moi, et ce n’est pas parce que je souffrais de stress post-traumatique : je faisais parfois des cauchemars mais globalement, j’allais bien, ce qui a d’ailleurs posé souci à pas mal de monde, car il semblerait qu’aller aussi bien quand on a subi ce genre de choses, ce n’est ni très convenable ni très crédible. Mais j’étais une vieille routarde des injonctions contradictoires et j’emmerde ces gens qui voulaient à la fois me recaser avec un mec le plus vite possible tout en trouvant suspect que je ne sois pas plus meurtrie.

Notre société veut des bonnes victimes : marquées à jamais mais prêtes à remettre le couvert. Souriantes mais contrites. Survivantes mais pas trop. Bon, concrètement je les ai tous envoyés se faire foutre et ça a été très efficace : oui je pousse de gros éclats de rire parce que je suis heureuse, et non je n’ai pas envie d’écarter les cuisses devant le premier Jean Foutre venu, tu vas faire quoi.

Malgré ça, j’étais tout de même coincée dans la faille temporelle de l’après-divorce. À croire que la DeLorean n’avait plus de carburant pour repartir.

Pour l’administration fiscale, je suis restée longtemps encore Madame moi-même, épouse de Monsieur Connard.

Pour tous les organismes avec qui je dois communiquer, je suis Madame moi-même, divorcée de Monsieur Connard. Quand je me suis remariée, Connard a du être mentionné à plusieurs endroits, et en amont de la cérémonie j’ai du demander au Maire de ne pas prononcer le nom de mon ex-mari, car si on laisse faire, le Maire peut tout à fait lire les mentions d’état civil in extenso et dire “Madame Prénom 1 prénom 2, née le tant et tant à Trucville, divorcée de Monsieur Prénom 1 prénom 2 Connard”. Oui, vraiment. Le mauvais goût étiqueté sur ton nouvel amour ma bichette.

Et au quotidien, pour tout le monde, pour chaque connaissance, relation, pote à qui je me confrontais, car depuis quelques mois je ne “croisais” pas les gens, je m’y confrontais, je n’étais pas encore moi, puisque j’étais l’ex-femme de. Personne ne me voyait, moi. En revanche tout le monde avait envie de savoir comment allait l’ex-femme de. Ce qui est très gentil, quelque part. Mais j’en avais assez. Surtout que si j’avais le malheur de dire que j’allais bien, je me reprenais une couche de culpabilisation.

J’en avais surtout assez qu’on me dise que “C’est quand même dommage, vous formiez un beau couple”. J’en avais assez qu’on me raconte que tout le monde me plaignait parce que tout le monde savait, mais que c’est quand même dommage, et peut-être que ça aurait pu s’arranger après tout. Mais oui bande de cons, vous avez raison, bien sûr, j’aurais pu faire un effort pour que ça s’arrange, ça n’aurait jamais été que le 3252ème putain d’effort, et puis quoi ?

Une chose est sûre dans tous les cas : je vous haïssais toutes et tous, quand vous me disiez des trucs pareils, quand vous me disiez que c’est dommage. Foutez-vous bien ça dans le crâne, inconscient.e.s que vous étiez : chaque personne qui dit à une femme ayant réussi à quitter un homme violent que c’est dommage et qu’elle aurait pu faire un effort, chacune de ces personnes porte une part de responsabilité dans le fait que toutes les autres ne parviennent pas à parler, et à plus forte raison à partir.

Oui, je sais que les obstacles à la séparation sont nombreux, et qu’il y a l’emprise, le manque d’argent, la peur et la sidération, mais tous les connards et toutes les connasses qui viennent encourager les femmes victimes de violences à faire des efforts, et qui leur disent qu’elles forment un beau couple et que ce serait dommage, eh bien ces gens sont des complices du système qui cautionne les violences conjugales. Fermez vos gueules, soutenez celles qui y sont encore et félicitez celles qui sont parties.

Alors mon bonheur était imbibé de rage, j’avoue. Et ça, ça m’a empêchée d’avancer. Toute cette colère, mal accueillie et pas très présentable, elle m’a clouée sur place et m’a coupé le souffle.

J’en avais également assez qu’on ne me laisse pas bavarder 5 minutes sans essayer de me ré-associer à lui, parce qu’on avait du mal à recomposer un paysage local sans ce tandem que nous formions. Je ne supportais plus qu’on me demande si je ne regrettais pas. Parce que je ne pouvais pas toujours parler des vraies raisons qui m’ont poussée à divorcer. J’avais trop honte à l’époque. Paradoxalement, personne n’arrivait à me laisser être célibataire : puisqu’on ne pouvait plus m’associer à mon ex-mari, il fallait absolument tenter de m’associer à un nouveau mec, il semble qu’on ne pouvait pas me foutre la paix tant que je ne me serai pas recasée, tant que je ne serais pas la propriété officielle d’un nouveau bonhomme.

Alors oui, en parallèle j’avais aussi des problèmes de fric et on pourrait croire que c’est également un truc qui m’empêchait d’avancer. Je comprends que ma situation administrative et professionnelle ait pu alors être perçue comme un rappel constant de ma décision de divorcer. Mais dans mon esprit ce n’était pas le cas. Je n’avais aucun souci à affronter ce qui était pourtant une conséquence directe de mon divorce, c’est-à-dire le manque d’argent. Mais c’était  le prix à payer et je l’aurais payé cent fois s’il avait fallu.

De toute façon, quand on est une femme on est parfaitement conditionnée à payer une facture bien salée pour tout ce qu’on obtient, parce que neuf fois sur dix on doit se battre pour obtenir le moindre truc. Mais après tout on s’en tape : l’endurance coule dans nos veines, et gérer les tombereaux de merde qui suivent un divorce ne nous fait même pas battre des cils, à nous autres sales meufs égoïstes qui avons détruit nos familles pour ne plus servir de paillasson à des connards.

Alors je voulais bien affronter mes emmerdements. Mais j’en avais marre d’être dans l’après-divorce, c’est bon, faut que ça bouge, là. J’étais, malgré tout ce qui me plombait à ce moment-là, profondément, viscéralement, passionnément heureuse. Même si je ne niais pas être meurtrie, abîmée, mais bordel de merde, j’étais heureuse, et je le suis encore plus plus aujourd’hui.

Après mon divorce, j’avais juste hâte de vivre une vie qui ne soit pas la suite d’une histoire mais mon histoire tout court.