Pédocriminalité et diffamation : punir celles qui dénoncent, couvrir ceux qui agressent
Fin 2022 et début 2023, j’ai publié sur ce site deux textes relatant des faits de pédocriminalité incestueuse commis pendant 10 ans par mon beau-frère (le frère de mon mari), sur une petite fille de sa famille, petite fille aujourd’hui adulte. En parallèle, tous les signalements officiels ont été effectués bien sûr, la victime m’ayant demandé si j’étais ok pour m’en occuper.
Mon beau-frère a été témoin à notre mariage en juin 2022 : nous ne savions alors rien de ses crimes, qui nous ont été révélés 4 mois après la cérémonie. Mon beau-frère a toujours reconnu les faits. Quand j’ai publié mes textes, je l’en ai immédiatement informé. Il n’a pas réagi.
Mais en septembre 2023, ayant touché l’argent de son héritage, il a pris un avocat pour me menacer de m’attaquer en diffamation. Par l’intermédiaire du même avocat, il a également menacé son frère, mon mari, qui l’avait signalé aux autorités compétentes et qui avait soutenu la publication de mes témoignages. Il m’a donc été intimé de retirer mes textes. J’ai refusé de céder aux menaces.
L’avocat de l’agresseur a donc saisi mon hébergeur, IONOS, afin de faire suspendre la totalité de mon site, sauf si j’acceptais de retirer mes témoignages. J’ai refusé. Mon site a donc été suspendu. Bien sûr, j’avais anticipé : mes textes ont été mis en ligne ailleurs avant même la suspension de ce site.
J’ai laissé passer quelques mois, et le 13 février 2024 j’ai contacté IONOS pour leur dire que j’étais prête à supprimer mes textes de ce site, les sachant en ligne ailleurs. IONOS m’a donc rendu l’accès à l’administration de mon site et le 14 février 2024, après avoir vérifié que la suppression était effective, le service juridique a procédé à la remise en ligne de secondezone.fr
Mon beau-frère me poursuit donc effectivement en diffamation, dans un bel exemple de procès-bâillon, et moi je refuse de céder à ce criminel, qui a réussi à faire taire toute une famille, excepté son propre frère et moi, échouant à nous faire chanter ou à nous effrayer.
Je serai jugée à l’automne 2026, à Toulouse. Je le réécris pour bien souligner la criminelle absurdité du fonctionnement de notre système judiciaire en matière de violences sexuelles infligées aux enfants : un pédocriminel qui a reconnu les faits auprès de toute sa famille, y compris les parents de la victime, a porté plainte en diffamation contre moi, et je vais être jugée pour avoir tenté de rogner sa totale impunité, son impunité à agresser encore.
Je n’assisterai pas à ce procès : traverser le pays et prendre des risques pour ma santé ne serait pas raisonnable. La justice (ou son contraire) sera rendue sans moi et ne s’en portera ni mieux ni plus mal que d’habitude.
Au moment où j’écris ces lignes, 70 000 plaintes concernant des violences sexuelles commises sur des enfants sont en souffrance, et en attente de traitement. Et on a un Barella qui n’avait même pas été entendu suite à une plainte pour viol déposée en août 2025. Les flics sont débordés, en sous-effectif, encore trop souvent mal formés, le cumul entraînant hélas un traitement déplorable des victimes et des personnes qui, sans être victimes, signalent les agresseurs.
Quant à notre système judiciaire, lui aussi est en sous-effectif, débordé et tragiquement sous-doté : des magistrats bossent jusqu’à pas d’heure, certains se suicident, beaucoup sont désabusés, et tout ça tient debout sans que nous autres justiciables ne parvenions à comprendre comment, mais nous voyons bien que ça fissure, chaque jour un peu plus.
Les chiffres sont catastrophiques : la France compte 11 juges professionnels pour cent mille habitants quand la moyenne européenne est à 19, occupant ainsi la 20e place sur 27 (c’est la Coratie qui est en tête avec 43 juges pour cent mille habitants). Il manque en parallèle 5702 procureurs dans notre pays pour atteindre la moyenne européenne de 11,4 pour cent mille habitants, la France en comptant actuellement 3,2 pour cent mille habitants.
C’est dans ce contexte que des agresseurs sexuels, toute honte bue, détendus du caleçon, obligent notre système judiciaire à instuire leurs plaintes en diffamation.
Et sur cette indécence vient se greffer un véritable enjeu culturel et systémique. L’affaire Lyhanna a, comme d’autres affaires auparavant, (re)mis en lumière le fait que ce n’est pas seulement le manque de moyens qui entrave la marche de la justice : c’est la façon dont on traite les plaintes, celles déposées par les victimes de pédocriminalité, d’inceste, d’agressions sexuelles et de viol, la terrible façon dont on entend, peu, mal ou pas du tout la parole des victimes, et de celles et ceux qui la portent quand les victimes elles-mêmes ne peuvent pas parler.
Et comme si ce n’était pas assez grave, notre procédure pénale donne à la justice la possibilité de baîllonner les victimes, mais aussi de bâillonner les femmes qui tentent de rogner l’impunité des pédocriminels, des agresseurs sexuels et des violeurs, en permettant à ces pédocriminels et agresseurs de porter plainte en diffamation..
Comment peut-on encore oser dire qu’il faut parler, quand les forces de l’ordre se trouvent en incapacité logistique et culturelle de traiter les plaintes ? Et comment peut-on croire en un système judiciaire qui entérine si peu la libération de la parole en refusant si souvent d’incarner concrètement l’écoute judiciaire de cette parole ? Mais surtout, comment peut-on croire en un système judiciaire qui expose celles qui parlent à être condamnées ?
Ce que la justice de mon pays est en train de me dire, avec ce procès en diffamation, c’est que parler pour rogner l’impunité d’un pédocriminel, c’est punissable. Cela met en lumière une perversité particulière de notre culture politique et judiciaire, qui considère qu’il est plus acceptable de juger les gens qui dénoncent des pédocriminels que de punir les pédocriminels eux-mêmes. Je citerai ici Anouk Grinberg dans son livre “Respect”, qui commence par ces mots terribles : “Dans ce monde malade de son pouvoir et de ses secrets, dire d’où vient le mal reviendrait à faire le mal. L’impunité est comme le petit Jésus couché dans le berceau de la Loi, tout est prévu pour assurer le « bon fonctionnement » d’une société, d’un milieu, d’une famille, tous déviants. Pas de bruit. Pas d’indiscrétion. On couvre les crimes, on couve la pourriture, et le monde continue d’être le monde, cette machine à haute teneur masculine qui broie silencieusement des vies. Il faut se taire, sinon… ce sera le malheur.”
Le tribunal qui va me juger ne peut rien contre une procédure pénale qu’il n’a ni pensée ni écrite. Les règles qui ont permis à mon beau-frère de faire instruire sa plainte contre moi ne découlent pas d’une volonté des magistrats ou des avocats. Mais la décision qui sera rendue, elle, portera la parole d’une justice en laquelle, aujourd’hui, je ne suis pas certaine d’avoir confiance.
Nous, petites filles, femmes, mères, épouses, sommes éduquées à nous montrer complaisantes. Pour ne rien bousculer, ne rien troubler. Surtout pas la domination des hommes sur le corps et le sexe des femmes, sur leurs droits et sur leur vie elle-même, et encore moins le pouvoir absolu des hommes sur le corps et le sexe des enfants, sur leurs droits et sur leur vie elle-même. Toute parole, tout bruit, toute protestation contre cet ordre inflexible est immanquablement perçu comme un fantasme de justice privée, qui se substituerait à la “vraie” justice.
Le problème, c’est que l’impunité des agresseurs sexuels est le facteur principal de leurs passages à l’acte (initiaux ou répétés). Et la probabilité pour eux de se faire arrêter et punir est un outil central de prévention, plus que la sévérité théorique de la peine encourue, cette peine restant hypothétique dans l’esprit des agresseurs.
Dès lors, rogner l’impunité d’un pédocriminel quand on peut le faire, c’est utile. C’est même indispensable si on en a la possibilité. Mettre à mal leur certitude d’être à l’abri, leur conviction de ne pas être vus, connus, démasqués, c’est utile. C’est un devoir moral, en plus de l’obligation légale de signalement. Surtout quand le pédocriminel en question se sent tellement à l’abri qu’il va raconter ce qu’il a fait à l’entourage.
Je ne suis pas insensible aux objections qui pourraient être émises, notamment sur les pour et les contre du call out. Mais aucune de ces objections ne pèse lourd, à mon sens, face au risque avéré de laisser un pédocriminel vivre sa vie en toute impunité, avec toute latitude d’agresser encore. La protection des enfants victimes d’agressions sexuelles, de viols et d’inceste devrait toujours être la priorité, comme devrait l’être la prévention du risque pour les enfants au contact quotidien de ces pédocriminels : à la maison, à l’école, chez les copains et copines, en vacances en famille, partout où ils sont exposés à ce danger.
Malheureusement ce n’est pas le cas : je vis dans le pays qui a remis un César à Roman Polanski, le même pays où Patrick Poivre d’Arvor a pu violer et agresser pendant des années ; le pays des David Hamilton, des Benoît Jacquot, des Gérard Miller, des Le Scouarnec, des Olivier Duhamel et des Christophe Ruggia, ce pays même où un Richard Berry, un Jacques Doillon, et d’autres dont on ne connaît pas le nom, peuvent en toute légalité porter plainte en diffamation quand leurs crimes sont dénoncés et mentionnés.
Alors que moi, je voudrais vivre dans un pays qui applique pour de vrai le très chevaleresque “Les femmes et les enfants d’abord”. Un pays qui aurait protégé Adèle Haenel, Judith Godrèche, Anouk Grinberg, Flavie Flament, Coline Berry, Catherine Hiegel et toutes les autres, celles dont on ne connaîtra jamais le nom.
Mais dans ce pays-là, qui est le mien, et qui m’appartient autant que j’y suis assignée, comment pourrais-je avoir le moindre espoir de justice, la plus petite illusion d’une restitution de la décence, alors même que notre système judiciaire condamne celles qui dénoncent, et non ceux qui agressent et violent ?
Le silence autour du viol, des agressions sexuelles, de la pédocriminalité, de l’inceste, celui des pouvoirs publics, celui des familles, celui des victimes, ne prendra fin que si la parole peu à peu libérée est enfin entendue, et si le système judiciaire et la culture politique déplacent le focus sur les auteurs de violences, au lieu de le mettre sur celles et ceux qui les dénoncent. Je cite encore Anoux Grinberg : “Nous sommes des milliards sur cette planète concernés par cette maladie de la domination, vieille comme le monde. Tout le monde s’y abîme, les dominés comme les dominants. Ce qui se passe dans les chambres à coucher, qu’on soit enfant ou adulte, dans nos relations familiales et professionnelles n’est pas qu’une affaire privée, c’est toujours politique : une question de pouvoir, si bien installée qu’on ne la voyait pas à l’œuvre.
On aimerait que les hommes abusifs réfléchissent à ce qu’ils ont été, à ce qui leur semblait si naturel et marrant ; on voudrait que les femmes « épargnées », les femmes qui aiment le pouvoir, ne soutiennent pas leurs amis / frères / pères agresseurs, en dénigrant celles qui osent parler. Contrairement à ce que j’ai pu lire venant d’une vedette, personne n’a «envie d’être victime», c’est révoltant de dire des choses pareilles. On aimerait que les plus abîmées osent percer le silence, car dire la vérité est une victoire sur la mort et une main tendue vers les autres. On aimerait que chacun et chacune prenne sa part du vieux monde, à déconstruire, on ne sera jamais de trop pour nous libérer d’un système mortifère auquel nous avons toutes et tous participé.”
Ne laissons pas les agresseurs et la justice silencier celles et ceux qui parlent, qu’il s’agisse des victimes, des témoins ou des familles. Ne laissons pas les plaintes en diffamation, portées par les avocats des agresseurs, nous bâillonner et museler les voix qui s’élèvent contre l’omerta.
Nous qui le pouvons, dressons-nous, résistons, brisons ce silence orchestré, ne plions pas sous les menaces, quoi qu’il en coûte.
Pendant 10 ans, mon beau-frère a guetté cette petite fille terrifiée pour l’emmener dans une pièce et lui faire subir l’indicible, après avoir pris soin d’installer les autres cousins devant un dessin animé pour les occuper afin de pouvoir agresser sa victime sans être dérangé. Et moi aujourd’hui, je risque d’être punie par la juctice de mon pays pour l’avoir dit. Mais si la procédure pénale donne la possibilité à ce système judiciare de me punir, elle lui donne également la possibilité de ne pas le faire.
Je conclurai en disant que dans cette affaire, face à mon beau-frère, je ne suis personne, je ne compte pas. Pour reprendre les mots d’Anouk Grinberg dans la conclusion de son livre, je suis juste une arche, une petite bougie, une voix qui offre de la force en nommant le mal, pour celles qui n’ont pas droit au cri : “Le courage de certaines femmes à dire la vérité forme une arche sous laquelle passer et nos douleurs se changent en énergie vitale ; nos trous d’obus dans le ventre se transforment en peaux de tambour. Nous défilons maintenant par milliers – avec quelques hommes – pour dire stop aux abus, en pensant à nos sœurs qui n’ont pas droit au cri. Comme des bougies oui, on s’allume les unes aux autres. On tire beaucoup de forces à nommer le mal, à l’extirper de la vie comme une immense écharde, ou un serpent. On le fait pour soi et pour les autres, on le fait pour purger la honte et dire oui à la vie, la vie sans ce qui la détruit.”